Une femme nue, épée à la main, implore le ciel. Ou se désespère du peu de raison des hommes.
La Délivrance, oeuvre du sculpteur Émile Guillaume, était l'une des pièces maîtresses des objets ayant appartenu à Aristide Briand et mis en vente le 29 mars dernier. Elle a rejoint le musée du château des ducs de Bretagne.
Entre guerre et paix, La Délivrance a d'abord hésité. Emile Guillaume la conçoit au lendemain de la victoire de la Marne. Au salon des artistes français de 1920, elle s'intitule encore La Victoire (1). Mais dédicacée au futur prix Nobel, elle va, quelques années plus tard, endosser le symbole de madone de la paix. Le socialiste Briand, président du conseil ou ministre des Affaires étrangères de multiples fois, pousse alors les feux de la réconciliation entre la France et l'Allemagne. L'épreuve en cire perdue, vendue à Nantes par Me Koczarowski, a au moins une dizaine de soeurs. Une, de taille plus modeste, est au musée du château des ducs, à Nantes. Une autre, également à Nantes, à l'extrémité de l'île Beaulieu. La Délivrance y a enfin trouvé la paix, tout près du couvent des Carmes et de l'hôtel de Région.
Près du couvent de Notre-Dame-de-Lumières
Retour sur une existence chahutée que raconte l'historien Didier Guyvarc'h dans un ouvrage cosigné avec Jean-Louis Bodinier. Le 17 juillet 1927, la statue est installée devant les plaques mémoriales où sont inscrits 6 608 noms des morts et disparus de la guerre 14-18. La polémique ne va pas tarder. Une polémique violente attisée par la droite. Elle juge la statue impudique. Elle lui reproche aussi « un caractère irreligieux » voulu par une municipalité dominée par la franc-maçonnerie. Dès le 19 juillet,l'Écho de la Loire s'en prend àce monument « où tout respire le paganisme - sans le moindre insigne religieux - qui est indigne de nos morts qui étaient tous ou presque des croyants ».
Les menaces se font de plus en plus précises et la sculpture doit être gardée. La surveillance n'en est pas moins déjouée dans la soirée du 11 novembre. La statue est jetée à bas de son socle et lacérée de coups de hache. Restaurée, elle est replacée en retrait des tables mémoriales, mais seulement huit ans plus tard. L'attentat a été revendiqué par un membre des jeunesses patriotes. Il sera jugé et condamné à deux mois de prison avec sursis.
La gauche va répliquer, dénonçant cet « attentat anti-laïc ». Le Travailleur de l'Ouest, hebdomadaire socialiste, assure que le projet de monument aux morts a pourtant été approuvé par tous les groupes d'anciens combattants. Il s'en prend aux « pudibonds, parangons de vertu et hypocrites », accusés de s'être livrés à des soirées libertines.
La statue va influer sur le cours de la vie politique. La gauche est battue aux municipales suivantes. Tandis que La Délivrance est descendue de son piédestal en 1940, on la croit fondue par les Allemands. En fait, elle est bien au chaud dans des réserves municipales et ne reparaît qu'en 1984 lors d'une exposition. Elle sera implantée trois ans plus tard près du couvent de Notre-Dame-de-Lumières. Elle vit en paix et sa nudité ne choque plus personne.
Thierry BALLU.
(1) Selon Le Populaire, journal du parti radical, une statue identique a été inaugurée à Londres. La statue que vient d'acheter le musée des Ducs de Bretagne, à Nantes, sera intégrée dans une exposition sur les deux guerres prévue en 2010-2011. On n'aura pas à patienter autant pour la voir. Il est prévu de la présenter au public dès septembre.